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Entre tours et «voie verte», Genève se cherche

La tour Opale, ici sur plan, est l’un des principaux ouvrages en travaux sur la commune de Chêne-Bourg. Avec ses 19 étages et une hauteur de 62 mètres, elle fera partie des trois tours les plus élevées du canton. © CFF Immobilier

Chêne-Bourg, la cadette des communes genevoises, est en train de se refaire une beauté. Voie verte, tour Opale, gare du Léman Express… une densification logique, mais des façons de faire discutables.

Commencés en juillet 2018, les travaux de réaménagement de la rue Peillonnex à Chêne-Bourg touchent bientôt à leur terme. En cette soirée de février, une trentaine d’habitants l’empruntent pour se retrouver au Spot, l’une des dix-sept maisons de quartier que compte l’agglomération genevoise. Un documentaire réalisé près de chez eux est diffusé à l’étage: Demain Genève ou comment rendre davantage visibles certaines initiatives durables pour répondre aux défis à venir. Mathieu Lewerer, animateur au Spot, présente le déroulement de la soirée: après la projection, un débat est prévu pour discuter de l’aménagement de la commune. «Chêne-Bourg est en train de se transformer. Même si on regrette ce soir l’absence de personnes impliquées directement dans les différents projets d’aménagement, il est intéressant de se concerter entre habitants pour faire émerger des idées», dit-il en conclusion.

Avec une population de plus de 8'700 habitants pour une superficie de 128 hectares, la commune est déjà l’une des plus denses du canton avec 68 habitants par hectare. Le grand projet Chêne-Bourg – Chêne-Bougeries va amplifier ce phénomène avec la création de plus de 1'000 logements prévus d’ici 2030 et l’apparition de 500 emplois dans des bureaux ou des commerces locaux. Géographiquement, la commune dispose d’un emplacement stratégique de taille avec la frontière française et la ville d’Annemasse. Mais les défis restent nombreux: aux heures de pointe, l’axe routier de la rue de Genève ne désemplit pas, d’où l’importance d’une évolution de l’urbanisme entamée dès 2013.

Voie verte

Pour favoriser la mobilité dans l’agglomération, le projet CEVA reliera à partir du 15 décembre Genève-Cornavin à Annemasse par le rail avec le Léman Express. Un axe de mobilité douce pour les piétons et les cyclistes est déjà mis en place avec la voie verte. Lors de son inauguration en avril 2018, Antonio Hodgers, conseiller d’Etat en charge du Département, de l’aménagement, du logement et de l’énergie du canton de Genève, rappelait la relation entre la Suisse et la France sur cet axe: «Aujourd’hui on doit considérer qu’on est une métropole d’environ un million d’habitants. Il y a chaque jour 630'000 passages aux frontières à Genève. Avant c’était en majorité des voitures car il n’y avait pas les infrastructures nécessaires. Désormais cette voie verte permet de traverser la frontière d’une autre façon».

Longue de 3,6 kilomètres, elle relie le quartier des Eaux-Vives à la frontière. 374 arbres ont été replantés le long du parcours accessible aux cyclistes et aux piétons. Au total, 53’000 m2 de milieux naturels ont été réaménagés avec quinze écoles autour de la voie verte pour inciter à la mobilité douce dès le plus jeune âge.

La tour de la discorde

Mais ce grand projet d’urbanisation n’est pas accueilli de la même manière par tous les habitants. Certains projets font grincer des dents. C’est le cas de la tour Opale, actuellement en travaux et dont l’inauguration est prévue pour mars 2020. CFF Immobilier, responsable de l’ouvrage, la présente comme un nouveau repère dans le paysage urbain genevois. Avec ses 19 étages et une hauteur de 62 mètres, elle fera partie des trois tours les plus élevées du canton. Ce choix vient d’une «décision prise de manière partenariale entre les différents protagonistes des développements autour des nouvelles gares du Leman Express comme la Commune de Chêne-Bourg et le Canton de Genève. La construction en hauteur découle de la volonté de densification des centres urbains», détaille CFF Immobilier. Avec une architecture vitrée, elle a été pensée pour créer des espaces de vie avec des logements dans les étages et en bas des bureaux et des commerces.

Jean-Michel Pernet, président de l’association des habitants du plateau de Bel-Air, a assisté aux débats publics concernant l’aménagement de cette tour. De son point de vue personnel, le projet est «bien conçu, avec la préférence de la hauteur pour libérer des espaces de rencontre. Une architecture à l’image des bâtiments du Corbusier». Il critique la réaction de certains habitants qui «veulent que Genève se construise, mais de préférence loin de chez eux». Plus que la tour Opale, il regrette surtout une «culture du secret» concernant deux bâtisses qui auraient pu être gérées directement par des habitants.

Appropriez-vous votre quartier

Fondé en décembre 2015, le collectif La Bulle a voulu ouvrir un lieu autogéré par les habitants dans l’ancienne maison du garde-barrière de Chêne-Bourg. Pour ces vingtenaires remplis d’espoir, le bâtiment, abandonné depuis plus de quinze ans, est idéal pour mettre en place des initiatives locales: jardin potager participatif, atelier vélo, repas de quartier ou encore dépannage informatique. Le collectif était persuadé d’obtenir l’aval de la commune qui avait lancé un appel aux habitants pour «s’approprier» leur quartier. Sans compter un appui de taille. Dans une lettre datée d’août 2017, le Conseiller d’Etat Serge Dal Busco mentionnait le collectif en proposant de céder à terme «le bâtiment et la parcelle, et ce même à titre gratuit, à la commune de Chêne-Bourg pour que celle-ci puisse y développer un projet communal ou intercommunal, par exemple avec l’association La Bulle dont les membres seraient des jeunes habitants de votre commune.» 

Mais le temps a passé et des membres de La Bulle, régulièrement présents aux séances du Conseil municipal, ont eu le sentiment d’être totalement ignorés. «On nous a d’abord dit que les rénovations nécessaires étaient au-dessus des moyens de la commune, puis une motion demandant l’élaboration d’une expertise sur la faisabilité du projet a été acceptée par la grande majorité du Conseil municipal. Mais depuis, plus de nouvelles. On a appris indirectement que la maison allait être mise à disposition, après la fin des travaux de la gare, pour les travailleurs sociaux hors murs (TSHM). En soi c’est une bonne chose. On regrette plutôt la manière de faire du Conseil administratif qui a balayé notre projet sans nous tenir informés» racontent huit membres de La Bulle devant la maison du garde-barrière, grillagée en raison des travaux adjacents pour la future gare.

A deux pas, dans le bâtiment de l’ancienne gare, un projet de coopérative a également été rejeté. Depuis 2015, Marc Ottone a mis beaucoup d’énergie dans la création de Café bazar, un lieu de vie destiné à animer le quartier. «Le Conseil administratif de la commune m’a demandé de trouver 2 millions de francs pour prendre en charge les rénovations. Après la visite d’un expert, on était plutôt autour de 600’000 francs. Puis il y a eu une période de silence avant que j’apprenne qu’une société immobilière avait remporté le projet. Sans critiquer cette dernière, j’ai un sentiment d’amertume. J’ai l’impression de petits arrangements avec un jeu politique terrible», explique-t-il au téléphone. Si les membres de La Bulle ont prévu de dissoudre l’association dans les semaines à venir, Marc Ottone veut continuer d’y croire. Ce ne sera vraisemblablement pas à Chêne-Bourg, mais ailleurs dans l’agglomération genevoise. 

Sébastien Roux

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Cet article est disponible dans l’Echo Magazine n°13 de mars 2019.