e-sport-suisse-sebastien-roux.jpg

Elles se battent pour percer dans les jeux vidéo

Le public se presse pour les acclamer. Car en Suisse comme ailleurs, les compétitions de jeux vidéo sont en plein essor. Dans un milieu très largement masculin, les joueuses luttent pour pratiquer leur passion.

Comme la grande majorité des femmes adeptes des jeux vidéo, Nastasia Civitillo a dû affronter les commentaires déplacés de certains hommes. © eLS / IGS

Elles ont les yeux rivés sur l’écran. La concentration se lit sur leurs visages. Début avril, ils sont une vingtaine à s’être donné rendez-vous au Division 1, un nouveau cybercafé à Genève. Ils ont la vingtaine, la trentaine pour certains. Tous partagent la même passion qui fait frémir les plus âgés: les jeux vidéo. Seule absente, la mixité. Alors que l’e-sport, terme désignant la pratique du jeu vidéo à la manière d’une discipline sportive, se professionnalise, les joueuses peinent à trouver leur place. Ce soir-là, deux habituées ont répondu à l’invitation. Simple coïncidence? Pas vraiment. «En moyenne, il y a une femme pour neuf hommes dans les structures e-sportives suisses ou lorsqu’on organise ce type d’évènement», explique Romain Bodinier, président de la fédération genevoise d’e-sport.

Faut-il en déduire que la gent féminine se désintéresse de cette pratique? Une étude française sur l’industrie du jeu vidéo prouve le contraire. Longtemps réservé aux hommes, ce loisir touche aujourd’hui les deux sexes. En 2018, les femmes représentaient 47% des personnes déclarant jouer régulièrement aux jeux vidéo. Une forte augmentation par rapport aux chiffres de 1999, où elles n’étaient que 20%.

Communauté toxique

Cette mixité disparaît pourtant lors des compétitions organisées dans différentes villes de Suisse. Pire, elle laisse souvent place à une communauté toxique, immature et peu ouverte d’esprit. Une «minorité visible», précisent différentes personnes interrogées par l’Echo Magazine. Nastasia Civitillo, une ancienne joueuse d’une équipe lausannoise, en a fait les frais en début d’année. Face à certains comportements, elle n’a pu retenir ses larmes après une partie: «Je n'en peux plus de me faire insulter, les propos sont parfois si violents. Il faut qu’on parle de ce sujet pour faire émerger une prise de conscience». Cela va de remarques misogynes: «Ta place est à la cuisine, pas devant un ordinateur» à des insultes à connotation sexuelle.  

L’équipe lausannoise, eLS, s’empare du problème. Elle publie quelques jours plus tard un communiqué pour dénoncer ce sexisme pouvant conduire au harcèlement. Alexandre Rochat, vice-président de l’eLS, souligne le caractère souvent «anonyme des commentaires. Devant un écran, certaines personnes se sentent libres de dire tout ce qu’elles pensent. Elles cherchent maladroitement à attirer l’attention de leurs amis ou de la joueuse concernée». L’eLS entend réagir, et vite: «On garde un œil sur les propos tenus en groupe et sur les échanges écrits des membres de nos différentes équipes. Bien sûr, il faut prendre en compte le caractère de chacun pour différencier l’humour de l’irrespect. L’important est d’offrir un encadrement favorisant le dialogue».  

Les conflits entre membres d’une même équipe ne disparaissent pas pour autant. Avant de se lancer dans les compétitions de jeux vidéo, Amandine Marguerat a été sportive de haut niveau en curling. Un genou douloureux l’a obligé à se reconvertir. «J’aime les jeux vidéo depuis toute petite. En manque de compétition, mon intérêt était assez évident», raconte-t-elle avant de nuancer cette expérience: «Mon aventure de joueuse s’est arrêtée assez sèchement à force de réflexions misogynes et rabaissantes du capitaine de l’équipe durant les entraînements. Pour lui, c’était des ‘blagues’. De mon côté, elles me pesaient beaucoup. J’ai préféré arrêter pour commenter des parties. Je suis active depuis environ cinq ans, mais là encore le milieu est très masculin».

Remarques déplacées

Avec le temps, certaines joueuses se sont éloignées de la compétition pour développer d’autres compétences dans le monde des jeux vidéo. «Je ne veux pas perdre de l’énergie dans des confrontations inutiles. Jouer doit être avant tout un plaisir», explique Nina Graifemberg, traductrice et responsable du pôle santé de la fédération genevoise d’e-sport. Lors d’évènements, elle s’occupe de la mise en place des premiers secours en cas de malaise ou de petites blessures et évalue si la présence des samaritains est nécessaire.

Cindy Scussi s’occupe, elle, de la gestion d’une équipe basée à Neuchâtel. En plus de commenter des parties durant son temps libre, elle gère la communication de l’équipe et les inscriptions aux tournois. «Je n’ai pas de complexe d’infériorité, notre relation est avant tout une collaboration avec un soutien mutuel. Mon équipe, composée uniquement d’hommes, est très ouverte. Des remarques déplacées apparaissent en dehors de mon activité, lorsque je commente des parties en ligne. A force, j’ai appris à les gérer en bloquant la conversation avec eux. L’essentiel, selon moi, est de souligner que la gêne des femmes vis-à-vis des jeux vidéo diminue progressivement. Par rapport à l’année dernière, j’assume complètement ma passion et j’en suis même fière.»

Mais les préjugés ont la peau dure. Le sexisme n’est pas spécifique à la pratique des jeux vidéo, plutôt une caractéristique des milieux majoritairement masculins (informatique, automobile). Comme Cindy Scussi, Jessica Baertschi encadre des joueurs. «Un rôle similaire à celui d’un manager de football: il faut organiser les déplacements, s’occuper de leur bien-être, de tout ce qui peut alléger leur charge de travail pour qu’ils puissent se concentrer sur leurs entraînements». Si elle a appris à ignorer certains commentaires, elle a dû légitimer son statut: «Certains ont insinué que j’avais couché pour en arriver là. D’autres ont douté de mes capacités professionnelles, me percevant comme une ‘distraction’ pour les joueurs et craignant qu’ils puissent me courir après, chamboulant la cohésion de l’équipe».

Les langues se délient

Des solutions pour mieux intégrer les femmes sont-elles sur la table? Noëlle Desjeux, responsable de la communication de la Fédération Suisse d’e-sport, en est persuadée: «L’été dernier j’ai assisté à l’une des conférences de Women in Games France. Avec d’autres personnes on a la volonté de créer une filiale en Suisse pour favoriser la mixité». L’association française met en avant des femmes œuvrant dans ce milieu pour donner des exemples aux jeunes générations. Parmi leurs projets, un incubateur pour joueuses qui vient d’être mis en place avec pour objectif de participer à des compétitions.  

Jessica Baertschi abonde dans ce sens: «Avec l’essor de l’e-sport, de plus en plus de personnes participent aux compétitions. Les langues se délient. Le fait d’avoir une idole contribue à rendre ce milieu plus attractif pour les femmes. Plus on arrivera à modifier cette image de ‘milieu d'hommes’, plus elles se sentiront en confiance et auront l'impression d'avoir leur place dans la communauté».

Dans les compétitions à travers le monde, des équipes entièrement féminines apparaissent. Une fausse réponse, selon Amandine Marguerat: «On ne peut pas imposer à une équipe de se construire avec un quota de femmes. Ce serait ridicule en plus d’accentuer la séparation entre les joueurs et les joueuses. C'est un sport mixte. Je pense qu'il faut simplement éduquer les joueurs et la communauté à respecter les femmes au même niveau que les hommes et ne plus faire de distinction lorsqu'ils jouent. Juger sur la performance et non sur le sexe».

Sébastien Roux

echo_magazine_logo.png

Cet article est disponible dans l’Echo Magazine n°18 de mai 2019.