L’échappée des parcs naturels

De la Provence au Limousin, des gorges de l’Ardèche aux volcans d’Auvergne, un voyage à moto de 2 500 kilomètres à travers onze parcs naturels régionaux. Un récit rythmé par les rencontres, les activités de pleine nature et la découverte d’une France authentique, loin des grands axes.

Moto : Royal Enfield Bear 650
Pays : France
Période : Fin mai 2026


 

Douce France, cher pays de mon enfance. Je t’écris ces quelques lignes après avoir traversé à moto plusieurs parcs régionaux qui composent ton réseau. En l’espace de dix jours, j’ai quitté ma ville natale de Digne les Bains pour me rendre jusqu’à Limoges avant de regagner mon point de départ pour terminer cette boucle s’étalant sur 2’500 kilomètres. À travers cet itinéraire, j’ai souhaité mettre en avant tes routes départementales peu fréquentées, tes villages isolés pleins de charme et tes cols aux multiples virages. 

Douce France, plus qu’un simple voyage à moto, laisse-moi te raconter ces belles rencontres qui ont parsemé mes journées, laisse-moi te raconter ces activités réalisées sur la terre ferme, contre des parois rocheuses, au fil de l’eau, dans les airs ou dans les entrailles de la terre. Ce récit est un témoignage sincère des multiples visages que tu peux offrir à celles et ceux qui prendront le temps de te (re)découvrir.

Partir pour mieux revenir

Tout s’est enchaîné. Après une nouvelle saison hivernale en République dominicaine, pays où j’ai eu l’occasion d’écrire mon premier carnet de voyage pour Road Trip Magazine (Parcourir le Nouveau Monde), j’ai regagné la France pour la saison estivale.

À peine le temps de déposer ma valise qu’il fallait déjà préparer mes affaires pour cette itinérance de dix jours. La moto ? Pas encore arrivée. Lors de mon deuxième carnet de voyage (Sur la route des vagues), j’avais sillonné les côtes espagnoles, portugaises et marocaines sur ma Mash 400 Scrambler. Cette fois-ci, je rêvais de piloter une marque mythique dont le nom me fait directement penser à l’Inde : Royal Enfield.

© Sébastien Roux

Et ça tombe à point puisqu’en 2026, Royal Enfield fête ses 125 ans d’existence, ce qui fait d’elle la marque de motos la plus ancienne à n’avoir jamais cessé de produire. Je n’ai donc pas pu résister à l’invitation de la marque de tester l’une de leurs productions. Pour cet anniversaire, j’ai donc jeté mon dévolu sur la Bear 650, un scrambler routier à l'esprit sixties qui me faisait de l’œil et je ne regrette pas mon choix.

La moto est livrée au concessionnaire le plus proche de mon domicile : ADN Motos à Manosque. Le timing est serré : j’atterris mercredi, je récupère la moto le jeudi, je pars le vendredi. Immédiatement, j’apprécie le look rétro de cette moto, son moteur bicylindre et sa fourche inversée. Pour l’occasion, cette Royal Enfield est équipée de deux sacoches étanches aux proportions idéales pour un voyage de cette durée.

Alors que je démarre pour la première fois la Bear 650, je suis agréablement surpris par son bruit qui me fait penser à un félin. Un son unique qui est dû au système d’échappement 2-1 conçu spécialement par la marque. Les premiers kilomètres pour rejoindre Digne les Bains par des petites départementales sont un véritable plaisir. La moto se prend facilement en main : la position d’assise est confortable, les freinages précis et les relances dynamiques. 

Falaises et plats locaux 

Vendredi 22 mai 2026, l’aventure débute. Pour cette première journée, je traverse le parc régional des Baronnies provençales. En introduction, je décide de faire les deux cols près de chez moi que j’avais effectués avec ma Mash lors de mon précédent road trip : le col du Pas de Bonnet puis le col de Fontbelle. Je ressens pleinement la différence de passer d’une 400 à une 650. Mis à part le poids à l’arrêt à prendre en compte, la Royal Enfield Bear 650 offre des performances bien plus fluides que la Mash Scrambler 400. 

© Sébastien Roux

Sisteron, point de passage entre le Dauphiné et la Provence, est l’une des sept villes-portes du parc régional des Baronnies Provençales. Quelques kilomètres plus loin, les premiers vergers apparaissent. À l’image des 59 parcs naturels régionaux, la nature est ici préservée et les savoir-faire valorisés. Mon premier arrêt se fait à Orpierre, surnommé le village qui grimpe. 

Nicolas lit un livre à l’ombre devant sa boutique Vertige Sports. Depuis 1990, ce guide de montagne a ouvert de nombreuses voies d’escalade dans le coin. C’est également lui qui est à l’origine de la création de la via ferrata de Paturle aux abords du village. Cela sera ma première activité de ce voyage. Bien assuré avec un harnais, un casque, des longes et une poulie, la marche d’approche est rapide. Habitué à faire des via ferratas, je réalise le parcours sportif en moins d’une heure. Celle-ci reste accessible à tous niveaux, à condition de ne pas avoir le vertige. 

Je reprends la route pour atteindre l’altitude de 1302 mètres. Au sommet du col de Perty, j’admire le panorama alpin-provençal qui s’offre à moi avant d’entamer la descente vers Buis-les-Baronnies en enchaînant de multiples lacets. La Bear 650 s’incline facilement, se conduisant avant tout à l’instinct.

© Sébastien Roux

Pour ma pause déjeuner, j’ai déniché une pépite : La Fourchette. Situé en plein cœur de Buis-les-Baronnies sous de belles arcades, l’établissement existe depuis 50 ans ce qui en fait le restaurant le plus ancien du village toujours en activité. Morgane a repris l’affaire de ses parents pour perpétuer la tradition : cuisiner des plats gourmands à partir de produits locaux. Son compagnon Francisco me sert notamment des ravioles du Dauphiné avec une émulsion de parmesan et des asperges. La moto, elle, est garée en face du restaurant devant une fontaine.

Après cette halte gourmande, je me rends à la boutique Baronnies Sport pour récupérer du matériel de location et effectuer ma deuxième via ferrata de la journée. Jamais rassasié quand il s’agit de longer des parois, je suis heureux de revenir au rocher du Saint-Julien pour tester une voie que je n’avais pas eu le temps de faire il y a quelques années. Dans son magasin, Christine me décrit la marche d’approche puis la voie rouge qui se nomme la Tihousso (la Coriace). Celle-ci est la plus variée, notamment avec une tyrolienne rapide et des ponts suspendus. Elle s'adresse à un niveau confirmé où certains passages vertigineux ont du gaz comme disent les grimpeurs. Une fois au sommet, je contemple le Mont Ventoux qui sera le théâtre de ma dernière étape. 

© Logis Hôtel Le Carnot

De Buis-les-Baronnies à Die, je vais traverser le parc régional du Sud vers le Nord. Certaines portions sont roulantes, d’autres plus sinueuses. Tout comme mon précédent road trip, j’ai utilisé l’application Calimoto pour concevoir mon itinéraire global en prenant comme repères les points d’arrêts pour les nuitées, les cols à ne pas manquer et les activités à tester.

Après m’être régalé au col de la Chaudière, j’arrive au Logis Hôtel Le Carnot de Die pour y passer la nuit. Yannick, gérant de l’établissement, motard d’une BMW K 100 GT, m'accueille en plein service. J’ai choisi ce lieu car il dispose du label Hôtel Bikers. Un garage privé et sécurisé est mis à disposition tout comme un compresseur, un kärcher et un kit de réparation en cas de besoin.

Je dîne en terrasse en optant pour le menu complet faisant la part belle aux produits locaux, notamment une souris d'agneau copieuse et tendre. J’accompagne le repas d’une clairette de Die, ce vin effervescent qui participe à la renommée de cette petite ville. Une nuit réparatrice dans une chambre récemment rénovée et un petit déjeuner copieux me permettent de partir en direction du Vercors le lendemain matin en pleine forme. 

Deux parcs pour le prix d’un 

Vingt kilomètres séparent Die du col de Rousset dans le parc régional du Vercors. Les motards apprécieront à sa juste valeur cette montée spectaculaire se terminant par un long tunnel creusé dans la roche. Je traverse ensuite le village de Vassieux-en-Vercors avec à sa sortie la nécropole de la Résistance.

Quelques kilomètres plus loin, au col de la Chau, je passe à proximité du mémorial de la Résistance. Durant la Seconde Guerre Mondiale, le massif karstique du Vercors a été un haut lieu de la Résistance avec des jeunes maquisards qui ont affronté en infériorité numérique l’armée nazi jusqu’à la mort. Je termine ma rapide traversée du Vercors via le col de la Bataille avant de redescendre vers Valence en fin de matinée.

© Sébastien Roux

Direction L’Esprit M, un lieu de vie tournant autour de plusieurs M : Moto, Musique, Montagne (pour ne citer qu’eux). Je fais la connaissance de Pierre-Christophe, le créateur du lieu, qui s’occupe d’un braséro. Ayant quelques minutes de libre avant le service du midi, ce mécanicien et guide diplômé me fait une visite complète de cet espace réunissant dans un même endroit un bar, un restaurant, une boutique ainsi qu’une agence de voyage à moto proposant des excursions 100% locales.

Marjolaine, directrice de l’agence, prend ensuite le relai pendant que nous dégustons de délicieuses viandes locales. Elle me présente avec entrain le projet global ainsi que les différentes excursions qu’ils proposent dans la Drôme, le Vercors et l’Ardèche. Pour eux comme pour moi, la moto est avant tout un vecteur de partage et de rencontres. 

Au moment de partir, Pierre-Christophe jette un œil à mon itinéraire me menant aux Monts d’Ardèche, mon deuxième parc régional de la journée. Je vais traverser le territoire qu’on surnomme l’Ardèche Verte. Des paysages verdoyants et des villages typiques vont s'enchaîner.

Sur la route, je m’arrête un instant au point de vue donnant sur les ruines du château de Rochebonne avant de filer en direction de la cascade du Ray-Pic. Malheureusement, les 6 kilomètres de route menant à cette cascade sont composés de gravillons, le cauchemar des motards et des cyclistes. En descente dans un virage, la roue arrière de la Royal Enfield menace de perdre son adhérence, je reste aux aguets avant de continuer ma route jusqu’à Vogüé pour ma deuxième nuitée.

Considéré comme l’un des plus beaux villages de France, Vogüé a en effet tous les attributs d’un “village carte postale”. Situé sur les rives de l'Ardèche, adossé à une falaise avec son château et ses maisons médiévales, il fait bon vivre tout au long de l’année.

C’est ici, sur les hauteurs du village, que Christine et François ont construit leur maison avant de la transformer progressivement en maison d’hôtes. Ils l’ont nommée Les Carriers, une référence à la rue du même nom qui servait autrefois à transporter les pierres depuis la carrière. Ce lieu sublime aura eu besoin de 17 ans pour sortir de terre, François s’occupant de tous les travaux quand il avait du temps libre. Après un rapide saut dans la piscine, je suis les recommandations de François pour aller déguster une truite d’Ardèche dans un restaurant où il m’a réservé une table. Avant cela, je profite d’un magnifique coucher de soleil sur le chemin menant au village. 

Sur le fil de l’eau

Ma troisième journée sur la route est l’étape la plus courte du voyage avec ses 111 kilomètres. La raison est simple, j’ai réservé ma matinée et le début de journée pour traverser les gorges de l’Ardèche sur un kayak. La portion Vogüé - Balazuc est fermée lors de ma venue : le départ se fera donc directement depuis Balazuc Loisirs pour un parcours de 14 kilomètres menant jusqu’à Ruoms. Là encore, c’est François qui m’a recommandé ce lieu. Céline m'accueille avec le sourire. Elle gère Balazuc Loisirs depuis 30 ans et propose également la location de vélos pour celles et ceux qui ne veulent pas voguer sur l’eau.  

 
 

Longues d’une trentaine de kilomètres, les gorges de l’Ardèche sont classées réserve naturelle nationale depuis 1980. En descendant les gorges en kayak, je comprends rapidement pourquoi. Le temps est suspendu, la nature préservée, les paysages époustouflants. Travaillant également pour Balazuc Loisirs, Fabien m’a expliqué le parcours et quelques passages à bien maîtriser pour ne pas chavirer. Avec une allure sportive, j'enchaine quelques rapides tout en me coinçant quelques fois dans les galets.

Arrivé à Ruoms, il vient me récupérer pour que je puisse regagner la base et repartir sur la route.  Après avoir sillonné les gorges de l’Ardèche en kayak jusqu’à 14h, je traverse les gorges de la Baume à moto. Un itinéraire composé d’une petite route de toute beauté ponctuée par un point de vue incroyable.

© Sébastien Roux

Je fais ensuite un arrêt à la Croix de Bauzon, unique station de ski en Ardèche, qui a récemment enclenché une transition pour devenir une station toutes saisons, délaissant le modèle "tout neige" devenu obsolète avec le réchauffement climatique. 

Située en Gévaudan, Aurélie me reçoit dans sa maison d’hôtes Les Crémades. Sa maison en pierre est sur le point de passage de trois GR dont le GR 70, le célèbre Chemin de Stevenson. Ce soir, elle reçoit quatre cyclistes, trois randonneuses et un motard. Sa mère s’est occupée de préparer un délicieux repas commun aux convives, son père s’occupera lui de servir les petits-déjeuners le lendemain matin. De beaux moments de partage avant d'entamer une nouvelle journée.

Sur la route puis dans les airs

Je vais être honnête, je ne connaissais pas le parc régional du Livradois-Forez avant de concevoir cet itinéraire à moto. Quelle belle surprise pourtant de remonter les gorges de l’Allier à l’ombre par une petite route menant à la Chaise-Dieu, célèbre pour l'architecture gothique occitane de son abbaye. Nous sommes lundi, le marché a lieu autour de cet édifice imposant, modifiant la circulation tout autour. Je dévie ma route vers Dore-l’Église avant de rejoindre l’aéroclub de Livradois-Forez. Une Yamaha Dragstar Classic 650 est garée. Elle appartient à Jean-Pierre, président de l’aéroclub depuis 1992.

© Sébastien Roux

À ses côtés, je vais quitter le bitume pour m’élever dans les airs. Un vol incroyable qui nous mènera dans un premier temps jusqu’à Thiers, ville considérée comme la capitale de la coutellerie. Puis, nous ferons demi-tour pour survoler les monts du Livradois jusqu’au mont Bar, un volcan unique en Europe car il abrite une tourbière dans son cratère. Nous passerons au-dessus de la Chaise-Dieu avant de survoler les monts du Forez. Avec un rythme de croisière dans les airs de 180 km/h, Jean-Pierre a été un pilote remarquable en plus d’être un guide de choix pour présenter les spécificités de ce parc régional. 

Depuis mon départ, la France est placée sous un dôme de chaleur. Les températures, dignes d’une période estivale, dépassent allègrement les 30 degrés. Les risques d’orage sont possibles en fin de journée. Je décide pourtant de ne pas changer mon itinéraire pour continuer de découvrir de nouveaux cols : ceux des Pradeaux et des Supeyres.

J’ai voulu jouer avec le feu, je me suis retrouvé trempé. Quelques kilomètres plus loin, la route change de couleurs et d’odeur. Un orage a eu lieu il y a quelques minutes. Rapidement, je comprends que je me dirige droit dedans. Les fines gouttes deviennent de plus en plus grosses jusqu’à me retrouver sous une averse un peu avant le village de Le Grun Batailler. Je parviens à trouver un abri de fortune pour enfiler ma combinaison de pluie. Malicieuse, la pluie décide de s’arrêter une fois la combinaison enfilée. 

© Sébastien Roux

Après un rapide arrêt à Thiers, je rejoins le village de Moissat où se trouve Le Clos Goëlle, la maison d’hôtes de Valérie et Vincent. Lors de mes recherches, j’ai privilégié les hébergements disposant d’un accueil motards. Ce soir, la Royal Enfield Bear 650 sera à l’abri avec sa sœur presque jumelle, la Royal Enfield Interceptor 650.

Vincent dispose d’une importante collection de deux roues dont une Triumph, une vieille BMW ainsi que de nombreuses Vespa et Lambretta. Valérie m’a réservé le loft situé au-dessus du garage. Une ambiance vintage qui me convient totalement. Je dîne ensuite avec eux et deux de leurs amis dans leur jardin. Idéalement situé entre le parc régional du Livradois-Forez et celui des Volcans d’Auvergne, leur maison d’hôtes a tout pour attirer les motards de passage. Ils ont même imaginé un circuit d’une journée sur la selle d’une mobylette. Une expérience atypique que j’aurais peut-être l’occasion de tester lors d’un prochain voyage. 

Marcher sur un volcan 

En cette cinquième journée, je compte user de mes semelles pour atteindre le sommet du mythique Puy de Dôme. J’ai prévu de garer ma moto au col de Ceyssat et de demander à l’auberge située à côté s’ils peuvent garder mes sacoches le temps de la randonnée. Manque de chance, ils sont fermés aujourd’hui. Je décide de cacher mes sacoches, mon blouson et mon casque derrière une barrière en bois à deux mètres de ma moto. J’ai beau avoir joué avec le feu la journée précédente, je crois suffisant en l’humanité pour me dire que personne ne va les voler.

Long de 1,9 kilomètres pour 350 mètres de dénivelé positif, le chemin des Muletiers est court mais sa montée est raide. Quinze virages annoncés pour 45 minutes d’effort. Délesté de mes affaires encombrantes, je décide de marcher à une allure soutenue. Après 30 minutes, je parviens à atteindre le sommet. De nombreux parapentistes patientent dans différentes zones de décollage. Le vent est faible mais suffisant pour s’envoyer en l’air. Ils vont pouvoir voler autour des 80 volcans endormis.

© Sébastien Roux

Légère appréhension au moment de regagner ma moto. Les affaires sont toujours au même endroit, l’humanité est sauvée, je peux repartir. Bientôt 13h, j’arrive quelques secondes avant la fermeture d’une boulangerie d’un village, juste le temps de commander un sandwich. J’irai le manger à la cascade des Saliens, les pieds dans l’eau fraîche. Lorsque je reprends la route, le temps se charge à nouveau.

Un peu après Orcival, la pluie commence à tomber. Je trouve refuge dans un lieu nommé… le refuge, à proximité du superbe point de vue Roches Tuilière et Sanadoire. Tout comme l’auberge au col de Ceyssat, le gîte est fermé. Avec ma moto, je vais m’abriter sous un préau et patienter aux côtés de randonneurs avant de redescendre vers le Mont-Dore, une commune entourée de volcans dont le Puy de Sancy. 

© Sébastien Roux

Dans ce décor de montagne, j’enclenche une montée le long de la départementale 645. Dans un virage, je réalise subitement que mon pneu arrière a très peu d’adhérence. Je m’arrête au niveau de La Stèle pour constater les dégâts. Pneu à plat. Comme un air de déjà vu…

Après mon road trip en Corse il y a cinq ans et le précédent à l’automne dernier, une nouvelle crevaison d’un pneu vient contrarier mon itinéraire. Contrairement à mon précédent voyage, je n’ai pas pensé à prendre une bombe anti-crevaison. Me voilà condamné à appeler l'assistance Royal Enfield. Moins d’une heure plus tard, une dépanneuse du Garage Roulet à Bourboule vient me chercher. 

© Sébastien Roux

Plutôt que de la ramener à un concessionnaire Royal Enfield près de Clermont-Ferrand, je me dis qu’on va réussir à réparer le pneu avec une mèche. Négatif, la Royal Enfield ne possède pas de pneus tubeless mais des chambres à air. Seule solution, attendre le lendemain matin que la dépanneuse mène la moto dans un garage d’Ussel, ville proche de ma maison d’hôtes, afin qu’ils puissent retirer le petit bout de ferraille responsable de cette crevaison et installer une nouvelle chambre à air.

L'assistance s’occupe de m’envoyer un taxi pour rejoindre Le Manoir du Rigouneix où j’ai prévu de passer la nuit. Je sympathise avec Yohan, le chauffeur, également motard. Il vient de terminer récemment le Challenge Tour 2026, un rallye routier en moto long de 1600 kilomètres sur quatre jours. 

Après 45 minutes de route, dont une grande partie sur l’autoroute, Yohan me dépose au Manoir du Rigouneix dont les gérants sont Violaine et Pierre. Ce jeune couple gère également un château dans les environs. Je les ai averti de ma mésaventure sur la route. Ils ne seront pas présents pour m’accueillir à 20h mais Pierre m’a cuisiné un excellent menu placé dans le frigo pour que je puisse reprendre des forces.

Une partie de ce bâtiment date du 18e siècle. Les chambres ont conservé des traces d’antan tout en se modernisant pour offrir tout le confort nécessaire. Tout autour, un écrin de verdure rassemble chevaux, âne, biches et chevreuils. Étrange sensation d’avoir laissé la Royal Enfield sur la dépanneuse, étrange sensation d’arriver dans un manoir vide. Je compose un code pour rentrer, la porte s’ouvre automatiquement. À l’intérieur de la lumière et même de la musique dans la pièce à vivre mais personne. Heureusement, un couple arrive une petite heure plus tard pour passer la nuit. Je ne serai pas seul dans ce grand manoir. 

Servi sur un plateau

L'assistance Royal Enfield a parfaitement su gérer ma mésaventure de la veille. Je retrouve la moto, équipée d’une nouvelle chambre à air, au magasin Ussel Moto Accessoires. J'en profite pour acheter une bombe anti crevaison, mieux vaut tard que jamais comme on dit. Durant cette sixième journée, je vais traverser le parc régional de Millevaches en Limousin, un territoire de moyenne altitude avec une mosaïque de motifs paysagers : des forêts, des tourbières et des lacs.

© Sébastien Roux

Je prends ma pause déjeuner au lac de Vassivière. Avant de reprendre la route vers Limoges, j’ai réservé une sortie en paddle à la boutique Mille Nautique. Séverine et Tony m'accueillent. Ils sont en train de préparer un bateau sans permis pour un couple partant naviguer durant deux heures autour du lac. Avec le paddle, je me contente de faire un tour de l’île aux serpents située à proximité de la base nautique. En enfourchant de nouveau la Royal Enfield, je termine le tour du lac de Vassivière avant de regagner le plateau de Millevaches.

Peu de circulation sur ces routes départementales. Allongées sur l’herbe au bord des routes, les troupeaux de vaches me suivent du regard lors de mon passage. Cette étape de 189 kilomètres se poursuit en suivant la rivière la Vienne qui traverse la paisible commune d’Eymoutiers. Ma destination est Limoges, ville connue pour sa porcelaine décorée.

J’y retrouve Mikaël, un ami d’enfance, et Louise, sa compagne originaire du coin. Ensemble, nous partons découvrir un nouveau lieu : le Marché des Jacobins et ses différentes cuisines proposées. Limoges est le seul endroit de mon voyage où je n’ai pas cherché un hébergement adapté aux motards. La Royal Enfield va tout de même passer la nuit dans un garage sécurisé. 

Saut dans le temps

Désormais au point le plus au Nord de mon voyage, je traverse le parc régional du Périgord-Limousin en allant vers le Sud. En matinée, je m’arrête rapidement devant le château de Jumilhac, je fais un crochet par la petite ville perchée de Nontron avant d’arriver à Brantôme et son abbaye incrustée dans une falaise. Non loin de là, je pars découvrir le Parc Bimbilou, un mot occitan signifiant « partout et nulle part ».

Au bord de la Dordogne, ce lieu a ouvert ses portes en juin 2023. La genèse du parc remonte à la fin du 20e siècle lorsque Claude Martinot commence à collectionner des milliers d’objets anciens ainsi que des outils utilisés pour les métiers d’autrefois. En 2014, il achète le site du Moulin du Couvent en ruines pour réaliser durant 9 années de nombreux travaux et aménagements.

À partir de 2021, ses petits-enfants Tom et Théo vont l’aider à agencer des espaces d’exposition dans le moulin ainsi que dans une grotte adjacente. Un hôtel en pierre inachevé devient un lieu d'accueil en plus d’être un troquet idéal pour s’hydrater. En l’espace d’une heure, je vais arpenter ce lieu plein de charme avant de conclure ma visite par un excellent burger au bord de la rivière.

Mon voyage à travers le temps ne s’arrête pas là : après avoir retracé un siècle d’évolution, j’accélère pour revenir au temps de la préhistoire. Mon guide du jour, Clément, m’attend à la réplique de la grotte de Lascaux. Dans ce Centre International de l'Art Pariétal qu’on nomme Lascaux IV, je suis témoin d’une prouesse scientifique.

© Sébastien Roux

La grotte originale a été reproduite à l’identique pour permettre aux visiteurs de remonter environ 21’000 ans en arrière sur les traces de nos ancêtres. Clément me partage de nombreuses anecdotes sur la découverte de cette grotte en septembre 1940 par quatre adolescents et un chien. Il me présente ensuite les différentes salles de cette grotte unique pour sa concentration d’environ 2400 peintures, gravures et signes abstraits. 

Ma journée se termine au Camping Moto Dordogne. Cet ancien camping municipal est tenu par Hans, originaire des Pays-Bas, depuis plus de 10 ans. Comme son nom l’indique, ce lieu est réservé aux motards, en plein cœur de la Dordogne. Après un hôtel, des maisons d’hôtes et l’appartement d’un ami, je change de registre pour une nuit dans une cabane. À quelques mètres, un motard belge a installé sa tente. Je pique une tête dans la piscine avant de partager le repas dans la bonne humeur en parlant la langue de Shakespeare. 

Dans les entrailles de la Terre

Comme si voyager à travers le temps ne m’avait pas suffit, je compte désormais m’enfouir à 103 mètres sous terre. Pour cela, une seule solution s’offre à moi : le Gouffre de Padirac. Je me rends dans ce lieu incontournable en Dordogne après être passé par le Coin du Photographe, un point de vue donnant sur le village vertical de Rocamadour. En descendant le gouffre, je passe subitement de trente à treize degrés. J’imagine l’explorateur Edouard-Alfred Martel utilisant en 1889 une simple corde pour descendre cette cavité naturelle béante et partir découvrir les galeries polies par des millénaires d’érosion. 

Depuis la galerie de la source, j’embarque sur un petit bateau pour glisser pendant plus de 500 mètres sur la Rivière Plane avant d’arriver au lac de la pluie caractérisé par une majestueuse stalactite de 60 mètres de hauteur. L'exploration continue jusqu’à la salle du Grand Dôme et ses 94 mètres de hauteur. Je prends le temps de contempler la Pile d’Assiettes, une impressionnante stalagmite formée par la chute de gouttes d’eau. En quittant ce lieu, je comprends pourquoi plus de 500’000 personnes l’ont visité en 2024.

En retournant à la surface, je retrouve un soleil de plomb et les fortes chaleurs inhabituelles d’un mois de mai. Ce voyage, j’ai l’impression de le réaliser en plein été, avec toutefois moins de personnes durant les activités ou sur la route. Avant d'enchaîner sur les 200 kilomètres restants me menant au camping La Romiguière, je m’accorde une pause déjeuner dans le charmant village d’Autoire. Terminer l’étape va prendre du temps. Je m’arrête plusieurs fois pour me désaltérer et je vais même modifier légèrement mon itinéraire pour privilégier des routes ombragées longeant des cours d’eau. Les derniers kilomètres en forêt sans aucune circulation sont une bénédiction. 

Le camping La Romiguière est niché au cœur de l'Aubrac, autre parc naturel régional présent sur mon itinéraire. Au bord d’un lac paisible, le cadre est idyllique. Je comprends parfaitement la reconversion professionnelle de Véronique et David, les nouveaux propriétaires du lieu. David, motard disposant d’une Kawasaki Versys 650, me propose un rapide tour du site tout en me montrant le mobil-home dans lequel je vais passer la nuit. Comme la veille, je m’accorde un rapide saut dans la piscine du camping histoire de me rafraîchir avant d’admirer les derniers rayons du soleil illuminant le lac. 

© Sébastien Roux

Ohé! Ohé! Batelier

Depuis le nord de l’Aveyron, je traverse l'Aubrac et ses pâturages à perte de vue. Les paysages évoluent au fil des kilomètres jusqu’à rejoindre les magnifiques gorges du Tarn. Comment ne pas être sous le charme de cette route de Sainte-Enimie à La Malène. Une nouvelle fois, je vais me laisser guider au rythme de l’eau. Cette fois-ci grâce aux Bateliers des Gorges du Tarn.

Depuis le village de La Malène, j’opte pour une excursion d’une heure, longue de 8 kilomètres. Fantine, guide-batelière, se charge de naviguer tout en évoquant les spécificités du lieu, notamment les épisodes de crues qui peuvent élever le niveau de l’eau de plus de 6 mètres. L’eau cristalline permet d’observer les poissons tandis que les vautours planent autour des falaises. En guise de conclusion, Fantine me recommande d’aller en moto jusqu’au Roc des Hourtous pour avoir une vue aérienne sur les gorges du Tarn. 

Je vais garder de la hauteur en me dirigeant vers l’un des toits des Cévennes : le mont Aigoual. Connu pour son observatoire météorologique, les routes y menant sont appréciées des motards. Seule déception, le col de la Pierre Plantée est fermé lors de mon passage. Je me contenterai d’apprécier la descente roulante depuis l’Espérou jusqu’à Valleraugue avec de belles sensations de vitesse et d’inclinaison.

Le col de l’Asclier offre une expérience totalement différente avec une route départementale étroite qui laisse peu de place à l’erreur. J’arrive à Alès en fin de journée à la Maison du Bonheur, un gîte tenu par Sandrine et Denis. Ce dernier est également motard et roule sur une Ducati Multistrada V2. Depuis 5 ans, ce couple loue la partie haute de leur maison. Ils peuvent accueillir jusqu’à 6 personnes avec trois lits doubles. Pour un groupe de motards souhaitant faire des excursions d’une journée dans les parcs régionaux adjacents ainsi qu’au parc national des Cévennes, Alès est un point central. 

À la force des cuisses

Pour la dernière journée de mon périple, j’ai décidé de terminer en beauté. Depuis Alès, je rejoins mes parents à Malaucène, l’un des points de départ pour gravir le mont Ventoux, celui qu’on surnomme le géant de Provence et qui fait également partie du réseau des parcs naturels régionaux.

J’ai délaissé la Royal Enfield Bear 650 pour un vélo électrique prêté pour l’occasion. Un défi physique m’attend : 21 kilomètres de montée, certains passages à 10%, une altitude passant de 350 à 1910 mètres. Il nous faudra un peu moins de deux heures pour atteindre le sommet rempli de cyclistes et de motards en ce dernier jour du mois de mai. Hasard du calendrier, c’est également le jour de la fête des mères. Partager cette expérience en famille est la cerise sur le gâteau.

De retour à Malaucène, j’ai mal aux fesses mais je suis heureux du défi accompli. Sur la selle de la Royal Enfield, je reprends la même route. À l’aide de son moteur, il me faudra moins de 20 minutes pour effectuer cette deuxième ascension.

Puis, il sera l’heure de traverser le dernier parc régional de ce voyage à deux roues : le Luberon, carrefour des influences climatiques des Alpes et de la Méditerranée. J’aurais aimé m’envoyer en l’air à Banon avec un vol en parapente, malheureusement un vent de nord en a décidé autrement. Qu’importe, je n’ai aucun regret, tant ce voyage m’a comblé, que ce soit sur les routes que j’ai empruntées, lors des activités que j’ai testées ou durant les nuitées où je me suis pleinement reposé. 

Douce France, cher pays de mon enfance, j’ai conservé ce brin d'insouciance tout au long du voyage. D’autres motards suivront peut-être cet itinéraire de 2500 kilomètres tandis que certains l’adapteront aux grés de leurs envies. Une chose est certaine, tant que les moteurs tourneront, nous continuerons de sillonner tes routes à la recherche d’évasion. 


Sébastien Roux

Photo de couverture © Sébastien Roux

 

Ce carnet de voyage a été publié dans le numéro 93 de Road Trip