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Les touristes convoitent l’or bleu de Provence

Sur le plateau de Valensole, la famille Angelvin possède 215 hectares de terrain. © Sébastien Roux

En juillet, les champs de lavande embellissent le plateau de Valensole, dans les Alpes-de-Haute-Provence, non loin de Digne les Bains. Fiers de montrer leurs récoltes et leur savoir-faire, les lavandiculteurs doivent pourtant faire avec un nombre croissant d’incivilités.

Au premier abord, le paysage a tout de la carte postale provençale: des champs à perte de vue où les nuances de bleu de la lavande côtoient l’or doré des épis de blé. Pourtant, il suffit de tourner la tête pour tomber sur une kyrielle de touristes déambulant sur les terres des lavandiculteurs, téléphone à la main, pour prendre des photos.

Peu empruntée durant l’hiver, la départementale 6, qui relie Manosque au plateau de Valensole se remplit de véhicules au moment de la floraison de la lavande. Sur le bord de la route, voitures, caravanes et motos sont stationnées à la va-vite. Les plaques d’immatriculation indiquent leur provenance: France, Belgique, Suisse, Italie ou encore Pays-Bas. Quelques mètres plus loin, des bus sont garés dans des parkings aménagés par certains agriculteurs. Des groupes d’Asiatiques, d’Américains et de Brésiliens défilent, admirant et humant le parfum de cette plante que l’écrivain Jean Giono décrit comme «l’âme de la Provence».

MANNE FINANCIÈRE

Idéalement placée, l’exploitation de la famille Angelvin est l’une des plus visitées du plateau de Valensole. Depuis quatre générations, le domaine s’est considérablement agrandi, passant de 12 hectares à la fin du 19e siècle à 215 en 2019. L’accueil des touristes est devenu une manne financière importante, selon Laetitia Angelvin, qui gère l’exploitation avec son mari Rémi. «Les visites durent 45 minutes environ, explique Laetitia tout en s’occupant de la boutique de souvenirs. Nous mettons l’accent sur les trois espèces cultivées ici pour expliquer les vertus de chacune. Nous montrons tout le processus: de la plantation à la distillation en passant par la récolte.»

Les savons, sachets de lavande et parfums se vendent comme des petits pains mais, note la Française, «les produits les plus populaires restent les huiles essentielles. Elles sont particulièrement prisées pour soulager les rhumatismes et les douleurs musculaires avec des massages». Et d’ajouter: «Nous avons connu notre pic d’affluence en 2018. Les Brésiliens sont venus en masse et nous avons dû embaucher une vendeuse parlant le mandarin pour surmonter la barrière de la langue avec les Chinois».

SYMBOLE DU ROMANTISME

L’engouement asiatique pour cette plante est lié au succès, dès 2009, de Rêves derrière un rideau de cristal, série chinoise à l’eau de rose dont une scène d’amour se déroule dans un champ de lavande. Après Paris, la Provence est devenue l’autre symbole du romantisme à la française: des jeunes mariés s’y font photographier dans leur plus belle tenue.

Ce succès a néanmoins des conséquences sur le quotidien des lavandiculteurs. Françoise Fanguiaire s’occupe de la Maison du Lavandin, à Puimoisson. Selon elle, «l’été 2019 bat tous les records d’incivilités». Même constat pour Rémi Angelvin qui relativise l’afflux de touristes: «Leur présence est essentielle pour faire tourner notre région, mais ce n’est pas normal de retrouver des déchets dans nos champs en libre accès. On n’interdit pas aux gens de se prendre en photo, au contraire, mais il faut que cela se fasse dans le respect. Certains s’allongent sur la lavande et vont jusqu’à la couper sous nos yeux comme s’ils étaient chez eux!»

La situation a failli dégénérer lorsque deux touristes russes accompagnées par un photographe ont refusé de sortir de la propriété de Jean-Paul Angelvin, le père de Rémi. Celui-ci a alors décidé d’installer des filets de clôture symboliques habituellement prévus pour garder les moutons. «On a parlé de cela sur les réseaux sociaux, raconte Rémi Angelvin. Depuis, les langues se délient, d’autres lavandiculteurs se plaignent et pensent à installer des grillages devant leurs parcelles. C’est un équilibre à trouver, mais la communication est la clé pour lutter contre ces incivilités. Nous sommes en contact avec les tour-opérateurs, les guides et l’office du tourisme pour prévenir les dérives.»

Une sensibilisation qui passe également par l’installation, depuis quelques années, de panneaux routiers aux abords des champs de lavande. Les conducteurs sont invités à la prudence. De nombreux accidents ont déjà eu lieu, souvent causés par une voiture mal garée à la sortie d’un virage. Malgré le changement climatique (voir encadré), l’«or bleu» garde sa valeur. Le fonds de dotation pour la sauvegarde des lavandes de Provence estime que ce secteur alimente 9000 emplois directs et indirects dont 1700 producteurs qui récoltent la lavande sur une superficie de 25’000 hectares.


Menacée par le climat

© Fonds de dotation SPLP

«D’ici vingt ou trente ans, la récolte de la lavande risque de devenir difficile en Provence», prévient Eric Chaisse, l’un des coordinateurs du Fonds de dotation pour la sauvegarde des lavandes de Provence, créé en 2012. Depuis plus d’une décennie, les sécheresses à répétition fragilisent en effet cette plante typique du Sud-est de la France. «Si la lavande résiste aux fortes températures, elle a besoin d’eau pour se développer. Des projets d’irrigation sont en cours sur le plateau de Valensole. Notre rôle est de financer des programmes de recherche pour lutter contre la maladie du dépérissement transmise par la cicadelle (ndlr: insecte qui se nourrit de la sève des végétaux). Nous venons aussi de lancer un programme à plus d’un million d’euros pour réduire de 50% les émissions de CO2 d’ici 2029 et la consommation d’énergie fossile dans les champs à travers des pratiques liées à l’agroforesterie et au développement durable.»


SÉBASTIEN ROUX

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Cet article est disponible dans l’Echo Magazine n°34 d’août 2019.