Retour au sommaire
Ep 3 - Vagues portugaises & Saudade
Des côtes portugaises aux rivages marocains, je poursuis mon voyage au rythme de la houle et des routes qui frôlent l’Atlantique. Toujours au guidon de ma Mash 400 Scrambler, j’enchaîne sessions de surf, rencontres inattendues et haltes improvisées, porté par cette manière unique de voyager qui consiste à suivre la mer plutôt qu’un itinéraire.
Étrange sensation que de franchir une frontière sous une brume épaisse. Le temps a progressivement changé durant la matinée. Il s’est éclairci au moment de ma pause déjeuner à Braga avant de finir sous un grand ciel bleu lors de mon arrivée à Porto. J’en profite pour partir à la découverte d’œuvres de street art avant de savourer une bière depuis le Miradouro do Passeio das Virtudes.
Là-bas, je vais assister par trois fois à de magnifiques couchers de soleil, toujours en bonne compagnie. Côté logement, j’ai un coup de cœur pour le Rivoli Cinema Hostel. Cette auberge de jeunesse dispose de dortoirs bien équipés, d’un salon où l’on peut regarder des films, ainsi que d’un restaurant et d’une piscine sur la terrasse du toit. Je vais notamment goûter à la francesinha. Cette « petite française » est une sorte de croque-monsieur recouvert de fromage et arrosé d’une sauce légèrement épicée à base de tomates et de bière. Bon, mais très lourd. Clin d’œil à mon propre voyage, je regarde ensuite Carnets de voyage, qui retrace la jeunesse de Che Guevara lors de son périple en Amérique latine sur une vieille Norton baptisée « la Vigoureuse ».
Sur le toit du Portugal
Après avoir arpenté la ville de Porto et fait de belles rencontres, c’est en ayant un petit pincement au cœur que je reprends la route. Une belle journée de 300 kilomètres m’attend ! Après avoir commencé par des routes de montagne le long de la Serra da Freita, j’arrive au village de São Romão. Une petite route de montagne cabossée longue de 26 kilomètres me permet d’atteindre le point culminant du Portugal (continental), à 1 993 mètres d'altitude.
Près de deux vieux dômes construits par l’armée de l’air se trouve Torre, une tour de 7 mètres de haut permettant d’atteindre symboliquement les 2 000 mètres. Roulant en plein cœur de la Serra da Estrela, les virages en lacet à perte de vue complètent un panorama impressionnant. Il y a des routes dont on ne voudrait jamais voir la fin.
Il fallait bien qu’un grain de sable vienne enrayer la machine. Ou plutôt une crevaison. Après avoir terminé ma descente, je comprends que mon pneu avant est pratiquement à plat. Il me reste 60 kilomètres avant d'arriver à Coimbra. J’utilise une partie de ma bombe anticrevaison, sans grand succès. Un arrêt dans une station-essence me permet de remettre suffisamment d’air pour faire face à cette crevaison lente.
© Sébastien Roux
Avec une petite heure de retard, Mariana et son mari João m’attendent pour m’offrir un repas typique portugais. Encore une pépite dénichée grâce à Couchsurfing. Le lendemain matin, je vais au garage Bike Shop Lda à la première heure pour faire changer la chambre à air et rouler à nouveau l’esprit tranquille.
Les crevaisons font partie des aléas d’une aventure à moto. Lorsqu’elles arrivent, le plus dangereux reste le risque de guidonnage, en particulier sur une voie rapide. Après un petit tour dans cette ville étudiante disposant de l’université la plus vieille du pays, je reprends la route en direction de la côte.
Les « monstres » de Nazaré
Dans les années 2000, le village de pêcheurs de Nazaré devient un mythe pour les surfeurs de grosses vagues. Particularité du lieu, un canyon sous-marin qui présente des falaises abruptes dont la profondeur passe de 50 à 5 000 mètres. Lorsque certaines des houles les plus fortes du monde arrivent depuis le Nord-Ouest, un phénomène naturel se crée pour former des vagues pouvant atteindre jusqu’à 30 mètres de hauteur. Seuls les surfeurs les plus fous peuvent se faire tracter sur un jet-ski jusqu’à la Praia do Norte de Nazaré pour affronter ces « monstres ».
Officiellement, le record mondial est détenu par Sebastian Steudtner en octobre 2020 pour une vague mesurant 26,21 mètres. Si lors de mon passage les vagues dépassent timidement le mètre, le fort de São Miguel Arcanjo expose des photographies spectaculaires ainsi que des planches de surf qui ont bravé les forces de la nature sous l’impulsion de surfeurs locaux et internationaux.
Ma première session de surf au Portugal a lieu à quelques kilomètres au nord de Nazaré, à la Praia de Paredes da Vitória. Ricardo et Bruna m'accueillent dans leur surf shop Jacaré (signifiant « alligator » en portugais, le surnom de Ricardo). Cette plage a l’avantage d’être moins saturée que celle de Nazaré.
Dans l’eau, j’échange avec un surfeur local qui me recommande de faire attention aux filets de pêche posés à proximité. Après avoir savouré une dizaine de vagues, je décide de sortir me réchauffer. De ce côté de l’Atlantique, l’eau reste fraîche pour une personne habituée à surfer dans les Caraïbes.
Avant de rejoindre Péniche, un autre lieu renommé pour la pratique du surf, je m’autorise quelques détours avec ma Mash. Aux salinas de Rio Maior, je m’intéresse au procédé artisanal et traditionnel pour obtenir du sel provenant d’une mine de sel-gemme souterraine. L’eau des puits serait environ sept fois plus salée que l’eau de mer. Ce sont désormais les seules salines intérieures encore en exploitation au Portugal.
Un peu plus loin se trouve Óbidos, une petite ville médiévale entourée de remparts bien conservés. Comme chaque jour, une foule importante de touristes est venue s’agglutiner dans ses petites ruelles pavées. De nombreuses échoppes vendent la liqueur locale, la ginjinha d’Óbidos, souvent servie dans un petit verre en chocolat. Boire ou conduire, il faut choisir : je trace ma route.
Un vrai club de motards
Mon séjour à Péniche sera marqué par l’absence de bonnes vagues. Au premier matin, un épais brouillard accompagne les petites vagues s’échouant contre les rochers du cap Carvoeiro.
Après avoir fait un tour des spots de surf les plus célèbres, je découvre par hasard le local du club de motards de Peniche. Leur local est situé sur la presqu’île et fait également office de bar. La décoration vintage est soignée, une vieille moto ayant été recyclée comme lampadaire. « Highway to Hell » d’AC/DC résonne dans le bar à mon arrivée.
Je sympathise avec Jorge, l’un de ses membres. Il m’explique que leur club regroupe environ 160 membres et propose tous les mois des activités, principalement des sorties à moto. Quand je lui demande s’il me recommande une route en particulier au Portugal, il pense immédiatement à la Nacional 2 (N2). Les 739 km de cette route traversant le pays du nord au sud nécessitent un peu plus de onze heures de conduite. Elle est au Portugal cen qu’est la route 66 aux États-Unis. S’il ne sera pas possible de l’emprunter cette fois-ci, je la garde dans un coin de ma tête pour un prochain road trip.
À défaut de pouvoir surfer, je décide de prendre le large en allant visiter l’île de Berlenga, uniquement accessible par ferry. Avec son eau turquoise, cette réserve naturelle est un refuge pour de nombreuses espèces. Elle est d’ailleurs limitée à 350 visiteurs par jour de mai à octobre. Une courte balade permet de rejoindre le fort de Saint-Jean-Baptiste et une sortie en bateau permet d’explorer les grottes et découvrir les fonds marins.
Complètement à l’ouest
Direction Lisbonne. Malgré de fortes rafales de vent, les touristes sont nombreux pour se prendre en photo devant la croix en pierre de Cabo da Roca. Celle-ci marque l’extrémité ouest de l’Europe. Une citation du poète portugais Luís de Camões est inscrite sur une plaque : « La terre s’arrête et la mer commence. »
Je trace ma route vers la plage de Guincho avant de traverser le parc naturel de Sintra-Cascais pour finalement arriver à la capitale portugaise. Dans l’imaginaire collectif, Lisbonne se résume souvent à un tram en bois jaune. Avec 20 places assises et moins de 40 places debout, le symbole de la ville est victime de son succès. Mais l’été est passé, il est désormais plus facile d’accéder au tram.
Pendant trois jours, je vais explorer la ville, à pied comme en moto. Je vais notamment traverser le pont du 25 Avril, long de 2 kilomètres. Construit durant la dictature de Salazar (1933-1970), le pont qui portait son nom est devenu le pont du 25 Avril, jour de la révolution. Reliant les deux rives du Tage, il est gratuit à l’aller mais il faut payer 2,15 € au retour (ou faire un détour de 1 heure 30). Mon seul et unique péage du voyage.
Je retourne au parc naturel de Sintra-Cascais pour visiter Quinta da Regaleira. Classé au patrimoine mondial de l’Unesco, ce domaine mystérieux et plein de charme a été construit à la fin du XIXe siècle. Célèbre pour son Poço Iniciático (escalier en spirale souterrain lié à des rituels maçonniques et alchimiques), on trouve également un palais, une chapelle, des grottes et des statues mythologiques, le tout dans un écrin de verdure très agréable.
Le charme d’Ericeira
Ma prochaine étape se situe à proximité de Lisbonne. Plus précisément à Ericeira et sa réserve mondiale de surf. S'étendant sur environ 5 kilomètres de côtes, des spots emblématiques y figurent, contribuant grandement à la renommée du Portugal pour les surfeurs du monde entier.
J’ai rendez-vous avec Mélissa, mon ancienne collègue de travail en République dominicaine. Celle-ci travaille désormais au Portugal et m’a invité à fêter dignement ses 30 ans avec quatre de ses amis. Après une première soirée réussie dans cette perle du littoral portugais, je me lève assez tôt pour rejoindre à pied la Tiago Pires Surf School. Ce surfeur professionnel portugais a lancé deux écoles à Ericeira et Lisbonne. Du surfeur débutant au surfeur expérimenté, tout le monde y trouve son compte. Bénéficiant d’une superbe planche de surf, je me dirige vers la plage de Ribera, sans doute la plus réputée de toutes.
Dans trois jours, la World Surf League (WSL) organise une épreuve professionnelle. Les meilleurs surfeurs sont en train d’arriver sur place pour en découdre. Difficile de savoir si je surfe avec des surfeurs professionnels ou juste de très bons surfeurs lors de ma session, mais une chose est sûre, le niveau est relevé. Pas évident de se faire une place sur le line-up, l’endroit où les vagues commencent à dérouler. Il faut également respecter les règles basiques de priorités pour éviter des collisions. Malgré cela, les conditions sont idéales. Les vagues défilent au point où je vais pouvoir en surfer une dizaine dont une mémorable. Progressivement, la brume fait son apparition, donnant une ambiance mystique pour conclure cette session.
Après une après-midi à se reposer sur la plage, nous retournons à côté de l’école de surf de Tiago Pires. Le Boardriders Quiksilver d’Ericeira organise tous les vendredis un concert au moment du coucher de soleil. Des skateurs assurent également le spectacle en réalisant des figures sur le skatepark situé en contrebas. Tous les ingrédients sont réunis pour passer des moments inoubliables et conserver d’excellents souvenirs d’Ericeira.
En route vers le Sud
Pour rejoindre la région de l'Algarve au sud du Portugal, je décide, après 300 kilomètres, de faire un arrêt pour la nuit à Vila Nova de Milfontes. Là encore, d’autres pèlerins se retrouvent avant de continuer vers Compostelle. Pour terminer en beauté la journée, direction la plage de Malhão. Quelques kilomètres de piste sur ma Mash me permettent d’admirer une nouvelle fois un magnifique coucher de soleil.
Sur tout le littoral de ce pays, impossible de ne pas être séduit par cette lumière captivante qui accompagne les dernières lueurs du soleil. Ma troisième session de surf au Portugal a lieu sur la plage d'Amado. Mon amie Melissa vit dans les environs et m’a gentiment prêté son appartement pendant qu’elle profite de ses congés dans le nord du pays.
Je contacte sur WhatsApp Amado Surf School pour louer une planche et une combinaison. Le propriétaire Juan qui dispose aussi d’un surf camp me rappelle tout de suite car j’ai précisé dans mon message que j’étais français. Il adore parler cette langue !
La plage d'Amado est un beach break, c’est-à-dire une vague qui déferle sur un fond de sable. Il est différent d’un reef break dont la vague déferle sur un récif corallien ou d’un point break qui est une cassure du rivage ou une pointe le long de la côte. Un beach break a la particularité d’évoluer en permanence, ce qui peut rendre les conditions de surf aléatoires et imprévisibles. Lors de mes deux sessions sur cette plage, les conditions réelles seront moins bonnes que les prévisions annoncées mais le plaisir de surfer, même des bouts de vague, l’emporte sur tout le reste.
© Sébastien Roux
Les sept vallées suspendues
Après avoir surfé, j’emprunte une piste de terre à moto en traçant ma route jusqu’à la plage de Marinha, point de départ d’une célèbre randonnée longeant la côte. Les places de parking sont déjà occupées depuis des heures, au point que la garde nationale républicaine bloque la route. Les deux policiers me font signe de passer, il y a un parking à moto disponible.
En effectuant un aller-retour jusqu’aux rochers d’Algar Seco, je marche 12 kilomètres à pied le long des falaises sous un soleil éclatant. À l’immobilisme d’une serviette de plage, je préfère l’ondulation des vagues et les courbes des virages de montagne. Après ma deuxième session de surf à la plage d'Amado, j’ai envie de prendre de la hauteur.
Direction Alta da Fóia, le point le plus haut d’Algarve, à 902 mètres d’altitude, pour admirer le panorama. 175 kilomètres à accélérer, freiner, doubler, se pencher. La journée se termine par un nouveau coucher de soleil au miradouro do Cordoama. En un claquement de doigts, les dix-huit jours à traverser le Portugal sont passés.
Ultime étape à Tavira, ville blanche proche de la frontière espagnole. Je ressens ce que les Portugais nomment saudade, un mélange de nostalgie, de manque et de désir. Une émotion profonde, à la fois douloureuse et réconfortante, du fait de toutes ces précieuses rencontres.
Check-up avant le Maroc
Pour éviter de prendre l’autoroute et en guise d’échauffement avant le Maroc, j’embarque sur un petit ferry reliant le Portugal à l’Espagne. Quelques heures plus tard, j’ai rendez-vous au garage Motoauto Rangel à Séville pour m’assurer que ma Mash est en bonne condition.
J’ai la chance de pouvoir bénéficier du professionnalisme de Jorge et Camilo qui vont prendre soin de ma moto. Vidange, tension de la chaîne, ajustement des freins, ils m’expliquent toutes leurs actions tout en étant curieux de mon voyage. Cerise sur le gâteau, ils décident de ne rien me faire payer, manière pour eux de m’apporter leur soutien. Il est temps de changer de continent. Europe, on se revoit dans 21 jours.
Sébastien Roux
Photo de couverture © Sébastien Roux
Épisode 4 - Vagues marocaines & djebel
Toubkal
Épisode 2 - Vagues espagnoles & Pics d’Europe
Épisode 1 - Des Alpes au Pays basque
Ce carnet de voyage a été publié dans les numéros 90 et 91 de Road Trip